Le texte intégral du film
Par Administrateur le mardi, 30 janvier 2007, 17:11 - Général - Lien permanent
Voici le texte intégral du film.
Introduction
Nos fêtes ressemblent à des émeutes. Nos émeutes ressemblent à des fêtes. Cela depuis des siècles.
Les Minguettes ne sont ni un quartier, ni une cité, ni une banlieue de Vénissieux. C'est un grand ensemble, une Zup de 9000 logements, construite à la fin des années 60. 35000 habitants au début, environ 25000 en 2006. Soit la moitié de la population de Vénissieux, l'équivalent d'une petite ville de province. Les Minguettes sont une ville.
1.« Dans la cour »
Voilà, tu vois, c'est ici que j'habite depuis 78. Cette cour n'a pas de nom, mais on l'appelle joliment la place rouge à cause de la couleur du bitume. Devant nous, vers le château d’eau, il y a d'autres quartiers comme le mien. A droite, vers la statue, il y a le quartier Monmousseau dont il ne reste que trois tours. Derrière nous, le quartier Démocratie... Un quartier complètement rasé... Et à gauche encore d'autres quartiers... C'est là, que je puise mon bonheur de vivre aux Minguettes et ma colère heureuse. Partout, où que j'aille dans ces quartiers, il y a des signes, des traces, des échos, des cicatrices et des preuves.
Cette entrée par exemple, c'est déjà une histoire. Quand je suis venu habiter ici en 78, il y avait à l'entrée deux plateaux qui servaient de bancs pour s'asseoir. A la bonne saison, comme ce côté du bâtiment est à l'ombre, le matin on aimait s'arrêter pour discuter entre voisins. Les enfants allaient et venaient. Les jeunes eux s'y retrouvaient : « viens voir, attends moi, j'arrive »; et le soir, à la fraîcheur, c'est là qu'on se reposait en fumant une cigarette.
C'était simple comme un bonjour. On prenait nos aises.
Quelques années plus tard, des sociologues, des experts ont conseillé aux Hlm de changer l'image des quartiers et, chez nous comme ailleurs, ils ont fait des essais. Par exemple, on leur avait expliqué que ces bancs, avec tous ces gens, jeunes ou vieux..., ça faisait trop populaire, trop méditerranéen. Une façon de dire trop immigré. A l'occasion d'une réhabilitation, ils ont supprimé ces deux plateaux. Ils ont inventé ces entrées qui ne devaient servir qu'à entrer. Ils voulaient de la discrétion, chacun chez soi, bonjour et bonsoir, il fallait qu'on nous voie le moins possible.
Ils ont commencé à appeler notre immeuble une résidence, et nous, on devenait des résidents. Mais nous n'avions pas changé pour autant. Pour notre façon de vivre sans chichis, on a trouvé d'autres solutions. On bricole tout, même la vie... Et ça roule. Toutes leurs inventions, toutes leurs trouvailles, tous les pièges et les toutes interdictions qu'ils inventent depuis trente ans pour nous apprendre à bien vivre, nous, nous les bricolons. Nous passons à travers, ou à côté, ou par dessus. Nous sommes là, et nous vivons.
Ces boules, je les aime bien. Les enfants aussi les aiment. La première fois que je les ai vues elles n'étaient pas posées sur le sol comme maintenant. Elles étaient posées au milieu d'un bassin, elles se reflétaient dans l'eau. On avait l'impression qu'elles flottaient. On pensait à la Terre... Aux planètes ...
C'était une rêverie légère, agréable.
En fait, c'était un vestige des débuts de la ZUP des Minguettes. Les urbanistes, tous ceux qui avaient crée ces quartiers, imaginaient un avenir lumineux, sans problèmes : on irait au travail (du travail il y en avait tellement), on élèverait facilement sa famille, on aurait des loisirs, on consommerait, on se soignerait, on vieillirait paisiblement. La route du bonheur quoi !
Cette idée de boules, c'était comme pour nous dire : voyez comme votre vie va être belle, et en plus, on vous l'offre. Mais les choses ne se sont pas passées comme prévu. Ce qu'on appelait la crise est arrivée. La belle vie promise on ne nous l'offrait plus, il fallait la gagner. Elle devenait de plus en plus dure. Peu à peu ces boules, ces planètes flottant sur l'eau devenaient ridicules, inutiles. Le bassin n'était plus nettoyé, l'eau a été coupée, et c'est devenu un dépotoir.
Alors commence ma deuxième histoire. Au cours des réunions, au lieu de nous dire : « l'entretien du bassin coûte trop cher, il faudrait le combler », ils disaient : « voyez comme c'est sale, les enfants font n'importe quoi, on ne peut rien conserver », et ainsi de suite. Ils attendaient que des gens disent oui, que d'autres se sentent mal à l'aise, et qu'on finisse par penser que c'était à cause des habitants que le bassin devait être comblé, parce qu'on ne savait pas vivre avec des planètes qui flottent sur l'eau.
Franchement, ne plus avoir des boules qui flottent sur l'eau ce n'est pas grave. Il y a des choses plus grave ici dans la cour ou ailleurs dans la ville et dans le monde.
Les boules vont être détruites prochainement. Les plus déçus seront les enfants.
2. « Autour de la statue »
Nous voilà dans le quartier Monmousseau ou plutôt ce qui en reste en 2006. Dans les années 80/81, ce quartier était devenu le symbole du malaise, de la violence, de l'affrontement. En réalité, c'était un quartier plein d'enfants, plein de jeunes, plein de vie. Un vrai volcan. Maintenant, regarde, c'est vide, silencieux, calme. Là-bas, il y a les trois tours qui restent sur les neuf qui existaient, et de l'autre côté il y a cette grande statue isolée. Ces trois tours sont en sursis.
Six sur neuf ont déjà été démolies. Eux, ils disent « démolies ». Moi, je dis toujours « rasées » pour rappeler la violence de cette action. Oui, « rasées », comme dans un acte de guerre sans guerre.
Il y a des coins agréables, sous les arbres, des petites buttes... Un endroit tranquille.... Je me promène et je ne veux pas oublier ce qui s'est passé ici. Je crois même que je me promène pour ne pas oublier. Si tu sais comment on rase six tours, comment on efface un quartier, comment on disperse sa population, alors tu peux comprendre pourquoi on ne croit plus aux discours des élus, pourquoi on ne vote plus, pourquoi les pierres volent et pourquoi nous sommes si méfiants.
Ces escaliers, cette petite fontaine, cette allée qui ne va nulle part, ce sont les traces des réhabilitations des années 80. C'est tout ce qui reste de leurs projets de faire venir des familles nouvelles pour améliorer le quartier. « Apporter du sang neuf », comme ils disaient. Ils ne se rendaient même pas compte de l'insulte. Ils nous ont fait des discours, ils ont dépensé de l'argent, mais les nouveaux habitants ne sont pas venus ou ne sont pas restés. Alors ils ont dit : on rase.
Le beau repas qu'ils avaient préparé n'était pas pour nous. Ils ont laissé les restes. Maintenant ils débarrassent la table.
Les promoteurs ont faim.
J'ai suivi de près la fermeture de nombreuses tours. Eux qui s'indignaient d'une boite aux lettres cassée, ils ne mettaient pas des gants pour casser. On ferme, contents ou pas. On reloge, à prendre ou à laisser. Ici j'ai vu la dureté, j'ai vu le mépris. J'ai compris avec d'autres que c'étaient eux les casseurs, les pourrisseurs, les vandales de nos quartiers. Les vrais.
Je ne suis pas amer, ni nostalgique, ni triste, ni découragé : je suis l'arpenteur qui mesure, qui met les repères et qui consigne tout. N'importe comment, on ne nous a rien pris, nous n'avons rien. Ce soir qui tombe, cette fête qui passe, on les prend simplement, avec plaisir. On verra, demain on se débrouillera.
La colère, on la garde pour l'occasion...
Il fait bon ce soir aux Minguettes.
On l'appelle la statue, tout simplement. Je crois que c'est la statue de la démocratie. J'ai souvent entendu dire qu'elle tournait le dos au quartier. C'est ironique mais c'est vrai. Elle est imposante, calme. Je l'ai toujours vue comme un symbole des débuts de la Zup des Minguettes. Elle regarde vers le soleil levant, vers l'est, vers l'avenir. Elle représente bien le point de vue d'un parti, le parti communiste, qui peut croire encore, à cette époque, au début des années 70, qu'il est porteur de l'avenir.
Quand je la vois maintenant, isolée, au milieu de cette petite place déserte, je ne peux m'empêcher de la voir comme un vestige, comme ces colonnes isolées au milieu d'un champ et qui sont tout ce qui reste d'un grand monument. Regarde-la maintenant. Elle est là-haut, indifférente, tournant le dos à ce saccage qui dure depuis plus de vingt ans pour chasser une population indésirable. Elle est au-dessus de nous, elle regarde au loin ou ailleurs pour ne pas nous voir, pour ne plus nous voir autour d'elle. Elle est là-haut, inaccessible comme sont inaccessibles les bureaux de tous ceux qui ont le pouvoir, comme le bureau du maire au huitième étage de la mairie. Eux en haut, nous en bas, et entre les deux, un vide qui ne cessera de grandir. Vivre aux Minguettes, c'était retrouver mon enfance et ma jeunesse de pauvre. Ici, j'ai magnifié ces héros que sont les modestes. Ici je me suis senti fils de héros, mon père et ma mère semblables à tous ceux là. J'aurai pu méconnaître cette réalité, la rejeter, la craindre ou la mépriser. Cela aurait été comme me défigurer, m'amputer moi-même. Ils nous veulent dociles, respectueux, soumis, crédules, sans mémoire, admiratifs devant les grands et durs devant les petits. Je pense à la jeunesse de novembre 2005... Je pense à tous ceux qui ont été jeunes ici.
Tu vois ce grillage, c'est pour empêcher qu'on jette des pierres sur les voitures de police ou les bus qui passent en dessous sur l'avenue. Pareil pour cet éclairage. Et cette palissade ridicule c'est aussi pour empêcher de jeter des pierres. Malgré ces grillages, ces éclairages, ces palissades, et bien d'autres choses encore, il y aura des pierres lancées. En réunion, dans les colloques, les débats parlementaires, ils passent leur temps à se faire peur, mais ils ont peur. Ensuite, pour se rassurer, ils ajoutent des grillages, des éclairages, des palissades, des rondes de police, des articles de lois, des petits et des grands sociologues... Ils ne peuvent pas comprendre que dans une pierres lancée il y a un cri, une colère, un refus, une parole,une question, une confusion et une lucidité. Voilà pourquoi ces pierres font tant de bruit. Eux aussi jettent des pierres. Leurs pierres, ce sont des engins qui les sèment, ici et là, contre les nomades, comme ils les appellent. Ils aimeraient qu'on applaudisse, qu'on dise : « Encore ! Bravo ! Encore ! », chaque fois que la pelleteuse pose un de ces blocs plein de haine. Je me dis : regarde bien, nos pierres et leurs pierres ne se ressemblent pas. Je me dis toujours : regarde-les attentivement pour ne pas les confondre.
Ici il y a eu une émeute, le 21 mars 83. Un matin de printemps, des affrontements entre les jeunes et la police, une grande tension dans les quartiers. Là-bas vers la statue, il y a une centaine de jeunes regroupés et ici, leur faisant face, une centaine de policiers avec les autorités. Le face-à-face habituel. C'est un autre face-à-face qui me frappe ce jour-là. Ici, au cours de la matinée, j'ai interpellé publiquement l'ancien maire accompagné de quelques adjoints. Je le rends responsable de cette tension. Il est rouge de colère. On le calme et il s'éloigne. Et soudain, il se retourne et me jette un dernier regard. Mais ce n'est plus de l'indignation ou de la colère que j'y vois. Ce que j'y vois clairement, c'est le désarroi d'un homme, un militant expérimenté, courageux, persuadé d'être fidèle aux colères de sa propre jeunesse et qui ne comprend plus, qui ne peut plus comprendre ce face à face avec cette jeunesse-là.
La banlieue est impitoyable : on y casse pas seulement des vitres, on y casse aussi les illusions de ceux qui ne veulent pas voir la réalité.
3. « Vers le château d'eau »
On va suivre ce petit chemin qui passe entre les arbres et qui débouche sur cette pelouse pour aller vers le château d'eau. Je l'aime bien. Je l'ai connu pendant longtemps comme une trace que la pluie rendait impraticable. C'est le chemin le plus court pour aller au centre commercial. Beaucoup de gens passaient par là et pataugeaient dans la terre boueuse. Il a fallu des années avant qu'on mette des dalles. Mais ce n'est pas le prix des dalles ou des travaux qui empêchait de faire cela. C'est quelque chose de plus important. Tous ceux qui décident des chemins et de nos vies admettent difficilement que ce n'est pas eux mais nous qui traçons nos chemins. Tracer nos chemins nous-mêmes ? Cette idée les inquiète depuis toujours et encore maintenant, parce qu'ils ne savent pas où vont nos chemins, ou plutôt, ils se doutent qu'ils vont quelque part. Malgré les dalles, le chemin est redevenu impraticable lorsqu'il pleut. Maintenant, les nouveaux décideurs ont changé de discours. Ils disent : « exprimez-vous, dites-nous ce que vous voyez, parlez-nous du trou dans le trottoir, de la flaque d'eau... ». La plupart des habitants ont bien compris qu'il est plus simple de contourner le trou ou la flaque d'eau. Nous en avons assez de regarder les trous sur le trottoir (les petites choses comme ils disent) pendant qu’eux s'occupent des grandes choses. Les trous et les flaques, nous savons les contourner, notre vie quotidienne est pleine de détours. Nous avons envie de regarder les grandes choses.
J'aime ces rencontres, ces inattendus, ces contrastes, ces questions et ces réponses. En marchant je vois tout, tout, sans exception. Je ne vis pas dans un dépliant publicitaire ni dans un cauchemar. Je n'ai pas besoin de trier le beau et le laid, de peser le bon et le mauvais. Je prends tout, absolument tout. J'aime les gens qui m'entourent, j'aime leur façon de vivre. Quand je m'égare je vais écouter ceux qui ne parlent pas. L'image de nos quartiers m'est indifférente. La sécheresse des pelouses ne prouve pas la sécheresse des cœurs. Il y a des halls d'entrée très beaux qui me font peur et je connais des quartiers propres qui sont empuantis par l'égoïsme et la méfiance.
Là-bas, c'est le centre commercial, une galerie marchande couverte, avec du petit commerce sans prétention qui en fait un lieu de passage et de rencontre. Je ne vais pas te le décrire, ni te le montrer, ni te raconter son histoire depuis sa création jusqu'à aujourd'hui. Il va être démoli.
Tu vois ces trois retraités sur le banc. Ils discutent paisiblement, tout à l'heure ils iront acheter le pain ou une babiole. Imagine qu'un type vienne et te dise : « ils gênent, ils consomment rien, on se croirait dans un autre pays, ils prennent tout le banc » et que sais-je encore, tu seras étonné. Et s'il te dit : « on va casser ce banc pour qu'ils aillent ailleurs », tu seras indigné. C'est ce qui s'est passé pour le centre commercial. Les décideurs justifient la démolition de la galerie marchande avec des discours de charlatans. Ils devraient dire simplement : « les indiens ont besoin des bisons, donc exterminons les bisons ». Si on leur enlève ce banc, ils s'installeront ailleurs. Nous nous contentons de peu, nous sommes si riches.
Regarde ces princes ... De vrais princes.
Pour le reste, on verra.
Ici, il y avait une grande pelouse comme il y en avait beaucoup du début des Minguettes. C'était de l'espace offert aux habitants. Mais quand je suis arrivé en 78, elle était déjà laissée à l'abandon, avec tout ce qui peut finir dans un lieu où il n'y a pas de nettoyage. Mais c'était très vivant, bruyant, et les habitants demandaient un peu de nettoyage, quelques bancs, un jeu par ci par là. C'était pas la lune ! Mais il n'y a jamais rien eu de fait. Le temps de la prévention situationnelle n'était pas encore arrivé. Écoute ça : « Rien dans le grand ensemble ne simplifie la vie à la police. La voirie est étroite, sinueuse, labyrinthique, en impasse avec de surcroît un stationnement anarchique qui freine toute progression (de la police), les ruptures de niveau, les espaces cernés d’immeubles ne favorisent pas les interventions (de la police), des plus banales au plus lourdes. Les véhicules (de police) ne peuvent pénétrer au cœur de la cité et les effectifs (policiers) doivent progresser à pied, ce qui divise les forces et les rend plus vulnérables. » Écoute ça encore, mais écoute ça : « Le parking est omniprésent. Il est le lieu par lequel, en un coup d’œil, on peut jauger l’état du quartier. S’il est jonché d’épaves, d’immondices, de taches d’huile (notamment dans les cas - nombreux d’après ce que nous avons pu apercevoir - où prolifèrent les garages clandestins), le ton est donné : sa laideur intrinsèque, infligée à tous, y compris à ceux qui ne possèdent pas de voitures, est comme redoublée par les traces permanentes et ostentatoires d’une insécurité. »
Voilà le résultat. Des chemins bien droits, rigides, avec leurs gros tubes qui nous disent : c'est ici qu'il faut marcher, comme ils nous disent : payez avant le 15 sous peine de poursuites. Les entrées d'immeubles comme des entonnoirs. Les espaces bien distincts pour nous faire perdre l'habitude de mélanger les âges. Les arbustes deviennent des empêcheurs de divaguer. Ils découpent notre quotidien : marcher ici, stationner ici, s'asseoir ici, jouer ici ... Tout écart sera sanctionné. Certains acceptent.
Malgré leurs barrières nous continuons à aller là où nous allons.
En face, en haut, ils s'inquiètent de notre inépuisable vitalité. Je le vois à la grosseur des tubes.
4. « Armstrong »
Des rivières ici, tu me crois ? Quand les enfants allaient en maternelle, c'est par ici que les femmes passaient pour aller à l'école. Aller, revenir c'était parler et reparler de la vie. Ce chemin des écoles, imagine-le comme une rivière qui les rassemblait et les confondait, si différentes qu'elles étaient. « Mais rendez-vous compte, trente-cinq nationalités », se lamentait le maire. En ce temps là, l'école les accueillait pour des fêtes, des repas, des petites rencontres, pour rien. Elles ne parlaient pas de tissu social. Chaque jour, à chaque aller retour, elles, elles le tissait de rires, de soucis, de confidences, de découvertes. Elles le cousaient pièce à pièce avec la patience des économes. Quand un matin, un tract de la Mairie dénonçait le saccage d'une classe de maternelle, ou demandait l'expulsion des familles lourdes, ou réclamait la mise hors d'état de nuire des voyous, elles devaient recoudre, recoudre, recoudre, jusqu'à la prochaine déchirure. Oui, des rivières coulent ici.
Ici c'est Armstrong. Je suis souvent venu devant ces immeubles murés. Devant ces fenêtres muettes, je n'ai jamais cessé de compter, de tenir les comptes, de refaire les comptes.
Une fenêtre, trois, dix, vingt-cinq, cinquante fenêtres : cinquante fenêtres égalent cinquante enfants qui mangent le plomb en centre ville à Lyon et que le saturnisme mangera.
Cinquante fenêtres, cent, deux cents, six cents, mille fenêtres : autant de jeunes gens qui restent chez leurs parents, des familles hébergées, en sur-occupation, en hôtel, dans des taudis…
Je recompte. Deux cents fenêtres, ils disent qu'il ne faut pas concentrer les pauvres. « Vous avez fait une demande ? Un peu de patience ! » Six cents fenêtres, ils me répondent : « Dix enfants dans une seule pièce ? Mais pourquoi font-ils autant d'enfants ? » Mille fenêtres et ils parlent des pauvres qu'il faut répartir un peu de partout comme un fardeau. Plus de mille cinq cents logements sociaux détruits aux Minguettes depuis vingt ans, soit un logement sur cinq.
Tout sera décompté.
5.« La nuit »
La nuit aux Minguettes, en été, quand il fait chaud, c'est une fenêtre grand ouverte et le bruit du vent dans les arbres qui fait penser à la mer, la mer qui est peut-être là-bas dans l'obscurité des feuillages et des haies. On oublie l'herbe sèche et jaune, les sacs plastiques, les soucis et le lendemain, les cartons qui traînent, la fatigue. Les pelouses sont noires, elles prennent peu à peu une fraîcheur de source.
Ce mur c'est 81, trois jeunes, là-contre, et dans une voiture de police qui s'arrête quelqu'un qui dit : « nettoyer au lance-flammes ».
Cette haie, c'est 78, la nuit, un gamin passe devant moi comme une flèche et se jette dans la haie. Deux policiers essoufflés me demandent si j'ai vu quelqu'un passer. « Non, non. Personne ».
Cet arrêt de bus, c'est 2001. En début de mois le contrôle des abonnements se fait avec l'appui de la police en nombre.
Ici c'est hier soir. Ils ont arrêté la vieille voiture, défaut d'assurance, la dépanneuse arrive pour la mener en fourrière, le père, la mère et les deux fillettes regardent.
Cette pelouse, c'est un soir d'été 81. Les mères sont assises dans l'herbe et le CRS dit : « rentrez faire votre couscous ». Et ce trottoir il y a deux mois... Cette entrée en 86... Cet étage 2004... Ce croisement... Cette place, ce jardin, ce parking.
6. « Histoire de Démocratie »
Un soir, j'entends un bruit métallique de scie à métaux du côté de cet escalier. Je me demande ce qui se passe. Je distingue vaguement dans la pénombre quelqu'un qui scie la rampe avec beaucoup d'application et en faisant des pauses pour ne pas attirer l'attention. Je souris. C'est vrai, je n'ai aucune indignation. Je ne vais pas descendre pour raisonner cette personne, je ne vais pas appeler la police. Je souris. Non, je ne vais pas fixer mon regard sur ce type qui est en train de scier la rambarde, je ne vais pas diriger ma colère ou mon mépris contre lui.
Je suis heureux devant ce tube scié qui m'apprend à ne pas confondre le grand et le petit, le vrai et le faux. J'aime cette banlieue, elle m'empêche de partir à la dérive. Je me dis : si tu pars d'ici, tu risques de ne plus savoir où tu vas.
Un ministre monte à la tribune, il sourit, il a trouvé la solution : « Cassons les ghettos ». Il veut dire, « Cassons les quartiers populaires ». L'Assemblée nationale est unanime. Elle est unanime ? Pourquoi ? On scie la rampe ? Pourquoi ? On rase des quartiers ? Pourquoi on rase des quartiers ?
Maintenant allons voir un quartier qui n'existe plus. Allons voir les vrais délinquants.
Tu crois être dans un champ, loin de la ville. Là-bas, il y a ces chantiers de construction. Tu te dis : la ville arrive. On oublie qu'il y a eu ici un quartier de dix tours, six cent cinquante logements, avec des rues, des carrefours, des parkings des magasins, une maison de quartier. Au début c'était un champ, puis le quartier Démocratie est sorti de terre et a effacé le champ. Vingt ans plus tard, le quartier a été rasé et pendant dix ans il y a eu à nouveau un champ. Quand ils rasaient les immeubles, ils nous disaient : « la ville bouge », comme on dit la terre tremble, c'est naturel, il y a des dégâts bien sûr, mais on ne se révolte pas contre un tremblement de terre. Et puis, « on reconstruira plus beau ». Ils étaient impitoyables. Ils voulaient qu'on reste calme. Maintenant que les chantiers s'ouvrent, ils disent encore : « Voyez comme la ville bouge grâce à nous: c'est le renouveau. » Ceux qu'on a chassés ne pourront pas habiter ce renouveau.
Après la disparition du quartier, pendant dix ans, je me suis souvent promené ici à chaque saison pour chercher le lotier corniculé, la pimprenelle, le dianthus, l'armoise, la carotte sauvage, la mauve, l'orchis, l'aster, le calament et ici et là je trouvais des éclats de béton des tours démolies.
7. « Eux et nous »
Je dis eux et nous comme une évidence, comme je dis le jour et la nuit, le chaud et le froid, le doux et l'amer. Tous les moments de la vie quotidienne aux Minguettes nous font sentir ce eux et nous, ce face à face continuel. Eux aussi le sentent bien et le savent bien. Quand ils parlent, c'est eux et nous ; quand ils décident, c'est eux et nous ; quand ils nous jugent, quand ils se méfient, quand ils font la morale, quand ils plantent un arbre, quand ils disent « papiers s'il vous plaît », c'est encore eux et nous. Le tesson de bouteille, ce n'est pas nous, c'est eux. La rampe sciée, ce n'est pas nous, c'est eux. Les tours rasées, ce n'est pas nous, c'est eux. La violence, ce n'est pas nous, c'est eux.
Le problème des banlieues, ce n'est pas nous, c'est eux.
La solution de ce problème, ce n'est pas eux, c'est nous.
Les autobloquants
Tous semblables. Tous différents.
Serrés, coincés, les uns contre les autres. Ça c'est solide.
On peut taper, écraser, balayer. Ça tient.
On en écarte un seul, plus rien ne tient.
Ça c'est nous.
L’affiche
Un jour de 1980, je marche dans la rue, je lève les yeux et je vois cette affiche devant moi.
Une gifle.
Les jeunes me disent : ils nous prennent pour des cafards, pour des poux...?
La mairie parlera d'une erreur.
Mais cette affiche avait tout dit.
Les familles lourdes
Ils avaient dessiné les tours : des grands rectangles. Ils avaient dessinés les étages et les logements : ça faisait un quadrillage. Ils avaient noté le nombre de personnes par logement : un petit chiffre dans un rond. Ils avaient entouré de noir les familles lourdes, celles qu'ils ne voulaient pas reloger, celles qui devaient aller ailleurs, au diable, n'importe où mais pas à Vénissieux... Ils avaient fait cela sans haine, avec un mépris ordinaire, avec soin comme on balaye la poussière, comme on nettoie une plaie. Au cours de la réunion je montre ce document. Un jeune garçon s'approche, il cherche sur la feuille le numéro de sa tour, son étage, son appartement. Il le voit entouré de noir.” Moi ? Une famille lourde ? ”. Il crie en regardant les élus et les responsables des Hlm ; ils n'ont pas peur, ils n'ont pas honte. Ils sont tout petits.