Une note critique et notre réponse
Par Jérome LEGUAY le samedi, 31 mars 2007, 12:04 - Discussions - Lien permanent
Après avoir vu le film, assisté et participé au débat à la librairie A plus d'un titre, une personne, Stéphane, nous a fait fait parvenir un petit mot. Ci-dessous ses remarques, ainsi que le réponse de Michel Ganozzi.
Le mot de Stéphane.
En fait, il y a deux films.
Il y a un premier film très beau sur la « vitalité » d’un quartier populaire, des capacités de résistance et de bricolage des habitants avec les (maigres) espaces de liberté qu’on leur laisse. Pour ce film, pour une fois je suis d’accord, compte tenu de toutes les saloperies qui se disent, s’écrivent ou se filment sur les banlieues, il n’est pas besoin de savoir qui parle, la parole seule est bénéfique, salutaire, elle fait du bien et le fait bien – jusque dans l’ouverture du film, quasi expérimentale, et la beauté de sa construction circulaire.
Le deuxième film est plus ambigu et il l’est d’autant plus que le narrateur avance masqué derrière le poète du premier (qui joue avec les mots, qui prend plaisir à sa narration, à son rythme). Le deuxième film est politique, il ne se contente pas de mettre au jour ces aspects de la réalité quotidienne des Minguettes dont personne ne parle mais qui n’échappent pas à l’arpenteur bienveillant et attentif, il les révèle dans le but de faire sens. Notamment (essentiellement ?), constituer un « Nous » et un « Eux », dans la suite infinie d’humiliations qu’« Ils » « Nous » font subir - ou, dois-je dire, moi habitant du centre ville, que « Nous » « Leur » faisons subir ?
Malaise légitime du spectateur, du moins celui qui n’est pas de ce « Nous » sans vouloir se sentir « Eux ». Malaise constructif dans la prise de conscience à rebours du retournement d’un discours dominant qui constitue en étrangeté radicale les habitants des banlieues (les classes populaires) – les indiens de la réserve, les sauvages d’amazonie. Malaise rassurant quand le débat explicite que c’est plus compliqué, que la ligne de front est mouvante, qu’il y a des « Eux » dans le « Nous » (les habitants des Minguettes qui votent à l’extrême droite sont une cible facile, ceux qui font science-po aussi, il y a sans doute des clivages plus complexes et moins mobilisables pour les besoins de la démonstration – des habitants plutôt contents que ça change autour d’eux, comme ailleurs, et qui trouveront toujours un banc ou un coin d’ombre pour s’asseoir) et réciproquement. Mais malaise persistant pour le sens et la portée de ce retournement : front contre front, comme un parfum de lutte des classes, ambiance pré-révolutionnaire, jusque que dans la référence (dans le débat) aux rebellions préludes à 1789…
Malaise aussi, quand même, face à la légèreté de la démonstration, accumulant les éléments à charge et proposant une représentation un peu irénique et unifiée des « habitants » et de leurs aspirations, au final tout aussi simplificatrice que celle d’une pensée unifiée et univoque des élus, urbanistes, sociologues et autres (les bons contre les méchants ?). (Un exemple et un seul : le coup des immeubles qu’on démolit aux Minguettes alors que des familles s’entassent dans des logements trop petits au centre ville, on ne peut pas le laisser passer, c’est de la démagogie : il y a des valeurs d’usage qui ne sont pas les mêmes, et une famille peut objectivement préférer un logement petit ou inconfortable pour la proximité des services, du travail, des réseaux, …)
Du reste, c’était aussi ça ma question sur la généalogie : un arpenteur des années 60 aurait situé ses promenades dans les vieux quartiers, où l’on démolissait les maisons des pauvres et des immigrés, et voué aux gémonies les « non villes » périphériques. Le temps je crois a fait son œuvre et donné du sens à ces espaces. Les Minguettes sont une ville. Qu’il s’y déploie maintenant (aussi, en plus de l’investissement de sens populaire) la même pensée normative (ou redéploie, elle était loin d’être absente de leur conception) qu’ailleurs dans la ville (et jusque dans les petits villages a-t-on appris dans le débat) pourrait être rassurant pour contrer l’idée d’une extra territorialité singulière de la banlieue. Que cela interroge, éventuellement à travers un prisme grossissant, la question de la place laissée aux catégories populaires dans le monde d’aujourd’hui, sans doute. Le premier film pose de bonnes questions, mais en manipulant le spectateur pour y répondre, le deuxième film en atténue la portée.
La réponse de Michel
Bonjour Stéphane,
J'ai un peu tardé à répondre mais ta lettre contenait des remarques importantes; ma réponse a été lue par Jérôme et Christophe ; il y avait débat sur son contenu et sa forme. Aussi, pour ne pas trop tarder, j'ai préféré envoyer le texte tel quel. Pour l'instant nous ne publions rien de cet échange. Ce serait bien que tu dises ce que tu penses de cette réponse.
Je suis très intéressé par un échange sur la politique du logement dont le renouvèlement urbain.
Tu parles de “2 films” pour manifester en fait que certaines choses te plaisent alors que d'autres te déplaisent, pour faire vite.
Le « premier » film, dis-tu, est "très beau"; il fait sentir la vitalité, la capacité de résistance et de bricolage; la parole est bénéfique, salutaire, etc. On est réellement dans une sensation de plaisir.
Le « deuxième » film suscite au contraire le malaise. Il y a l'énoncé de cinq exemples de malaise : malaise légitime, malaise constructif, malaise rassurant, malaise persistant, malaise face à légèreté de la démonstration. Je garde pour après le seul malaise qui n'est pas caractérisé (le premier), et qui nait du fait que tu te places ou te sens parmi les « Eux ».
En réponse, je dirais qu'il n'y a pas deux films mais deux regards, deux attitudes, deux appréciations du côté du spectateur. Et cela tout au long du même film et dans tous ses aspects puisque tu valorises l'énoncé de la parole dans le premier film, que tu aimes et tu trouves par contre critiquable, approximatif, manipulateur, etc., l'énoncé de cette même parole dans le « deuxième » film.
Ce que je peux dire, c'est que c'est la même parole tout au long du film, mais ce n'est pas le même spectateur. Il y a deux Stephane : l'un qui a pris du plaisir et l'autre qui a ressenti du malaise.
Aussi, ce n'est pas du côté du film que je réponds mais du côté du spectateur en posant la question suivante : pourquoi deux Stephane face à ce film ?
Je crois que ce qui a beaucoup plu (et pas seulement à toi, mais assez régulièrement), c'est la façon dont le film (image et texte) fait sentir la vitalité de cette population qu'on nous a habitué à ne voir que sous l'aspect de l'écrasement, de l'apathie, de l'impuissance… Tu dis que cela fait du bien : je comprends pour ma part que ce qui fait du bien, dans ce cas, c'est que le film montre comme une évidence que l'écrasement, la marginalisation, la stigmatisation, la domination sans partage ne vient jamais à bout de la volonté de vivre (au sens large). Il y a incontestablement dans cette évidence quelque chose qui fait du bien comme on dirait à soi-même: il y a toujours quelque chose qui résiste, qui persiste.
Je pourrais développer beaucoup là-dessus, mais le fait que cette idée et cette sensation soient tellement appréciées (et si souvent) par les spectateurs est pour moi quelque chose d'essentiel. Premièrement, j'y vois la preuve qu'un regard brouillé par des messages, des images, des concepts (et il y en a sur la banlieue) peut être « débrouillé » par d'autres regards, messages, images, concepts... Deuxièmement, il n'y a pas un signe égal entre les deux : le regard brouillé vise à nous éloigner du réel (il est répulsif); le regard « débrouillé » vise à nous rapprocher du réel. Dans un cas on reste au loin; dans l'autre cas on a envie de se rapprocher. On n'est pas dominé par la peur mais par la curiosité; on est pas refermé sur soi mais ouvert sur l'extérieur; autant de sentiments contraires qui apportent du plaisir ou du malaise.
Je dirais donc que le malaise dont tu parles est né de ce plaisir que tu as ressenti et qui t'a un peu entraîné à l'écart, qui t' as fait pressentir des chemins possibles au lieu de voies sans issue, etc. On voudrait aller voir; cela donne envie; mais tu sais comme d'autres que ce voyage est certainement une expérience qui va faire (ou demander de faire) le tri de son sac à dos (sinon de son baluchon). Et là se trouve le malaise, les malaises dont tu parles.
Le film suscite le plaisir (je crois que je fais ressentir ce bonheur de vivre aux Minguettes), mais par là même, il suscite le malaise; c'est le même film, le même narrateur (jamais masqué contrairement à ce que tu affirmes), le même contenu, mais le spectateur dans certains cas est double.
A ce point je dois dire que je comprends mieux la réponse à donner à la question : « Pour qui a été fait ce film ?» (bien qu'on ne fasse pas un film qui exclue un type de spectateur). Ce film n'est pas fait pour les habitants de mon quartier, ni des Minguettes, ni des banlieues. Il est fait pour tous ceux qui sont susceptibles de ressentir un malaise, et peu importe qu'ils soient habitants des banlieues ou non .C'est un film qui veut susciter le malaise (des malaises comme tu l'exprimes très justement). Le malaise ce n'est pas l'indignation, ni la colère, ni le dégoût, ni la culpabilisation. Rien de tout cela. Le malaise ne résulte pas d'une réponse mais d'une question. Le film ne donne pas de réponse (ni particulière,ni globale). Il fait sentir qu'il y a des question, à charge pour chacun, de chercher les réponses.
A plusieurs reprises dans nos discussions de travail sur le texte nous avons abordé cette question, et pour caractériser la démarche de ce film, je ne trouvais qu'une image: je voudrais amener le spectateur au bord du précipice pour qu'il jette un regard, pour qu'il le mesure. Le film ne dit rien sur la profondeur du précipice (contrairement à un film politicien qui dit la profondeur du précipice et nous dispense d'aller voir, ce film est politique au sens où il invite à aller voir, juger par soi-même, fût-ce au prix du vertige ).
Trois remarques à propos de quelques passages de ta lettre :
1. « Malaise rassurant quand le débat explicite que c’est plus compliqué, que la ligne de front est mouvante, qu’il y a des « Eux » dans le « Nous » (les habitants des Minguettes qui votent à l’extrême droite sont une cible facile, ceux qui font science-po aussi, il y a sans doute des clivages plus complexes et moins mobilisables pour les besoins de la démonstration – des habitants plutôt contents que ça change autour d’eux, comme ailleurs, et qui trouveront toujours un banc ou un coin d’ombre pour s’asseoir) et réciproquement. »
Tu trouves un peu facile de prendre comme cible pour illustrer la frontière mouvante du "eux" et "nous" les exemples des habitants qui votent extrême droite, ou bien vont à Sciences Po; tu proposes d'autres cibles, par exemple, ceux qui apprécient que le quartier change. Pour moi, cet exemple n'est pas valable: on n’est pas dans le "eux" quand un habitant estime que le changement est positif et qu'il partage un peu des idées de "eux". Ce n'est pas grave pour moi, parce que cet habitant reste un habitant : rien dans son statut, sa fonction, ses intérêts ne l'associe un tant soit peu avec "eux". Ce n’est pas pareil pour les deux exemples que je donne. (Ce n'est pas parce qu'on rentre à Sciences Po qu'on est du côté de “eux”; c'est la façon dont on en sort.)
2. « Le malaise "persistant "quant au front contre front; parfum de lutte de classe, ambiance prérévolutionnaire.»
On commence par un feu d'artifice, on finit par des foules débonnaires qui rentrent, la colère on la garde pour l'occasion. Il n'y a aucune image d'affrontement, aucun drapeau rouge ni lendemains qui chantent, et pourtant il y a malaise persistant. Je n'y suis pour rien; le film n'y est pour rien. Si le malaise est là, c'est que la rupture, l'affrontement, le clivage, l'antagonisme irréductible, la dissension sont là sous nos yeux, dans le quotidien, le banal, l'anodin, le calme, la vie comme elle va. Le film donne à « voir » cela sans jamais montrer une feuille de paye, ni une quittance de loyer, ni un visage ravagé par le malheur, ni quoi que ce soit qui doit, selon certains, accompagner la preuve que « l'heure approche ». La notion de lutte de classe, d'antagonisme a tellement été bannie, que la faire réapparaître ainsi dans sa réalité « évidente », comme le chaud et le froid, crée un malaise (salutaire au moins pour ceux qui ne croient pas à une grande concorde des dominants et des dominés.)
3. « Malaise aussi, quand même, face à la légèreté de la démonstration, accumulant les éléments à charge et proposant une représentation un peu irénique et unifiée des « habitants » et de leurs aspirations, au final tout aussi simplificatrice que celle d’une pensée unifiée et univoque des élus, urbanistes, sociologues et autres (les bons contre les méchants ?). (Un exemple et un seul : le coup des immeubles qu’on démolit aux Minguettes alors que des familles s’entassent dans des logements trop petits au centre ville, on ne peut pas le laisser passer, c’est de la démagogie : il y a des valeurs d’usage qui ne sont pas les mêmes, et une famille peut objectivement préférer un logement petit ou inconfortable pour la proximité des services, du travail, des réseaux …). »
Il y aurait une vision un peu irénique et unifié des habitants.
Je ne suis pas d'accord. Si on regarde bien le film, on voit qu'à plusieurs reprises la diversité est dite, mais ce n'est pas une démonstration; c'est une allusion. Quelques exemples: « Les boules/ je les aime bien, les enfants aussi les aime bien. » Je ne dis pas que les habitants les aiment, et à la fin je dis que les enfants seront les plus déçus car des habitants ont réclamé la destruction de ces boules !
Les boules encore : « Ils attendaient que certains disent oui, que d'autres se sentent mal à l'aise et qu'on finisse par penser ... » Donc, c'est pas le bloc !
Dans le jardin bien réglementé avec les barrières, je dis : « certains acceptent ». Ce n'est pas le refus général. Quand je dis « ils nous veulent dociles, respectueux, soumis, crédules, sans mémoire, admiratifs devant les grands et durs devant les petits », il est évident que je parle de l'existence réelle de ces attitudes dans la population, mes voisins et amis, etc. Ils nous veulent comme cela ; certains sont comme cela; les habitants des Minguettes, pas plus que les autres quartiers populaires, ne vivent immunisés contre l'idéologie des dominants. Penser le contraire serait une naïveté insoutenable.
A propos de la démagogie de l'argument des immeubles qu'on démolit alors que des familles s'entassent dans des taudis, là, je sens le malaise, le vertige ; il faut s'accrocher à quelque chose ; on cherche un argument de ceux qu'on utilise pour boucher les trous.
Voici ma réponse: si 100 ou 1000 familles modestes préfèrent habiter en centre ville, dans un taudis ou un petit logement inconfortable, cela ne me gène pas car cela ne justifie pas qu'on démolisse des milliers de logements qui sont réclamés par des dizaines de milliers de familles ou de jeunes. Ce qui m'indigne, ou que je trouve cynique, c'est la non prise en compte de ceux qui veulent venir ; ceux qui ne veulent pas venir sont libres d'avoir leur propre « valeur d'usage »....
Encore une fois, le film n'a pas pour objectif de démontrer la bonne position sur tel ou tel problème. Il se contente, avec toute la confiance de ceux que rien n'épuise (depuis des siècles) de faire sentir, à peine, qu'il y a peut être des mauvaises positions, et qu'il est bon d'en changer.