Un avis sur le film et notre réponse
Par Jérome LEGUAY le samedi, 14 avril 2007, 19:40 - Discussions - Lien permanent
Kasia, qui a vu le film sur internet, nous livre son avis. Nous lui répondons sur un point qui, selon nous, pose problème.
Le mot de Kasia
Je viens de visionner le film. Je suis touchée. Emue. En colère. J'ai aimé la pudeur des images, la beauté des Minguettes, les boules, la verdure, le bitume, les gens, cette ambiance du quartier populaire, les conversations entre voisins, les cris des enfants, et la narration empreinte de cette "colère heureuse" . Je vous remercie de m'avoir offert ce regard si particulier, si calme, si révolté... Je me dis qu'il faut agir, empêcher, lutter, pour que cesse cette "méprise ordinaire" à l'égard de tous ces habitants des quartiers populaires. Cette population dite "indésirable". Je dois dire qu'en tant qu'immigrée moi-même, je n'ai jamais trouvé plus de vie, ailleurs que dans les quartiers populaires où j'ai longtemps travaillé. Je me doute bien qu'aux Minguettes il y a aussi des difficultés, des incivilités, des incompréhensions, des violences ordinaires, oui, il y en a, surement, comme partout, mais je ne retiens que le flux tranquille de la vie ordinaire, simple et modeste qu'on veut détruire à tout prix. Il faudrait vraiment empêcher cela.
Notre réponse (Christophe Pornon, Jérôme Leguay)
Merci pour votre message qui fait écho à d’autres réactions pleines d’émotions, souvent exprimées par des gens qui vivent dans les quartiers.
Nous voudrions relancer la réflexion sur un point précis qui a déclenché entre nous des discussions expliquant la lenteur de notre réponse.
Vous dites : « Je me doute bien qu'aux Minguettes il y a aussi des difficultés, des incivilités, des incompréhensions, des violences ordinaires, oui, il y en a, surement, comme partout, mais je ne retiens que le flux tranquille de la vie ordinaire, simple et modeste qu'on veut détruire à tout prix. »
Dans le film, l’arpenteur n’a pas la même position que vous car il précise qu’il n’a « pas besoin de trier le beau et le laid, le bon et le mauvais » et qu’il « prend tout ». Pour lui, ne retenir qu'un aspect de la vie en banlieue (« le flux tranquille », etc.), c'est en fait reprendre ce qui se dit généralement sur la banlieue : « C'est bien, ce serait bien, s’il n'y avait pas ceci et cela... ». Il y aurait, le côté ombre et le côté lumière. Or, on peut remarquer que tout le mouvement de lutte contre le mode de vie populaire (et contre la présence de la population qui porte ce mode de vie) prétend précisément combattre et éradiquer la part d'ombre pour ne garder que la part de lumière. Si bien que le point de vue qui sépare la « vie tranquille » des « difficultés » risque aujourd’hui d’avoir pour conséquence de se joindre à ceux qui veulent, sous prétexte de combattre la part d'ombre, normaliser, mettre au pas, inférioriser, culpabiliser, etc.
Plus encore, un tel point de vue ne revient-il pas à exiger des milieux populaires la passivité et l’acceptation du sort qui leur ait fait ? En effet, si on admet, comme vous, qu’il est légitime de s’opposer à la destruction d’un mode de vie, ne faut-il pas alors comprendre que cette part d’ombre est suscitée par une vraie lutte pour empêcher cette destruction que vous voulez éviter ? Peut-on opposer et séparer « le flux tranquille de la vie ordinaire que l’on veut détruire à tout prix », des manifestations, à l'intérieur de la banlieue et par une partie de ses habitants, de la lutte, du refus, de la rébellion, du détournement, de l'usure…, bref des moyens utilisés pour s'opposer à l'inexorable « défaite ». Ce que vous appelez, « difficultés », « incivilités », «incompréhensions », « violences ordinaires », sont justement, pour l’arpenteur, les manifestations confuses, désordonnées, d’un tel refus. C’est pourquoi il dit qu’il prend tout, à savoir le mode de vie populaire, ses valeurs, et sa simplicité, mais aussi tout ce qui est une forme d'opposition à sa disparition (et qui semble en apparence le fragiliser ou le contredire).